EAU ET SANG, OCEAN
poème en trois tableaux
PROLOGUE
PLAGE
Enfant sans visage
Un enfant marche depuis toujours sur une plage,
un pied dans l'eau, un pied dans le sable mouvant,
un soleil assagi le réchauffe en dedans.
Il marche vers un rocher aux confins du rivage,
à la lisière mousseuse de la mer agitée.
Il chemine à l'envers, il revient sur ses pas.
Il sait depuis toujours cette pierre habitée
par quelqu'un comme lui et qui ne parle pas.
PREMIER TABLEAU
VILLES : demi-jour, Paris, Barcelone, retour...
Homme au balcon
Demi-jour, soleil éteint, personne.
C'est le matin dans la ville qui dort.
Hier encore sur le bord de la mer,
c'était un jour de pluie,
un jour d'hiver.
Jeune fille au miroir
A Paris, dans le seizième arrondissement,
il y a aussi des bonnes espagnoles de seize ans.
Seules, parfois, le soir,
elles se regardent nues dans les miroirs.
Elles y cherchent la trace d'un soleil éclatant,
et le feu noir de leur regard peu à peu s'éteint
de tant scruter son image sur le tain.
Après ces nuits, souvent,
on leur trouve l'air hagard.
A Paris, dans le seizième arrondissement,
il y a aussi des bonnes bizarres.
Jeune homme en bord de scène
Barcelone, herbes coupées,
la neige sur les ramblas.
Une auto qui passe, pressée.
Une heure du matin, le froid
vous saisit comme l'huile
saisit la viande dans la poêle.
Tu déambules, subtil,
glacé jusqu'à la moelle,
mais tu as l'âme tranquille.
Trois jours sans lire le journal.
Plus rien n'a d'importance.
Dans le port un navire s'avance,
silencieux sur l'eau noire
comme un air de guitare.
Homme au balcon
Au fond des yeux salés vit l'anémone de mer,
au fond des gouffres les montagnes à l'envers,
à l'endroit de l'amour, juste au point de retour.
SECOND TABLEAU
MARINES : vagues, tempête, naufrage, dérive...
Homme au balcon
Les vagues vont et viennent,
battant doucement les algues
contre les rochers,
et leur chevelures s'emmêlent,
dans le clapotis du sable
et de l'eau salée.
Jeune homme en bord de scène
L'océan vertical,
faille dans la couleur du temps,
creuse la profondeur de la vague,
tandis que m'attend
l'impossible enfant des algues,
aigue-marine aimant.
Jeune fille au miroir
Navire brisé
sur le miroir étoilé
de l'océan,
le soleil perd son sang.
Homme au balcon
Sur l'océan du souvenir dérive un navire d'argent.
Un soupir le pousse insensiblement
vers un horizon qui ne fuit pas son approche.
DERNIER TABLEAU
ABSENCE : événement, départ, silence, hors champ...
Homme au balcon
Un événement vient de se produire,
juste sous ma fenêtre. De quoi s'agit-il ?
Je n'en sais rien mais je le pressens.
Un être de chair et de sang
cherche en silence son chemin sous ma fenêtre.
Je le vois, je le sens, c'est moi et c'est un événement récent.
Sous ma fenêtre se prépare un bain de sang.
Sur le chemin passe un passant.
Un jour un événement se produira,
juste sous ma fenêtre,
et je serai absent.
Jeune fille au miroir
Nos yeux, moitiés d'orange pressées,
ruissellent vers le creux de l'absence.
Ils scintillent un moment, étonnés
par la montée de l'imminence
du départ.
Jeune homme en bord de scène
Loin, très loin,
par delà le silence,
une arabesque,
un silence,
puis de nouveau le silence,
le souvenir d'une arabesque,
l'espoir d'une figure à venir,
qui meuble le silence,
afin que le temps passe,
ne serait-ce qu'un instant.
Homme au balcon
Le coquelicot rêve au bord du chemin,
hors champ,
là où nulle moisson ne l'attend.
Imparfait comme une ébauche de fleur,
il est déjà couvert de la poussière du monde,
comme d'une farine.
Son produit n'est pas de bon pain blanc,
mais de croissant de lune.
EPILOGUE
EAU ET SANG, OCEAN
Enfant sans visage
Il pleut sur l'océan, sang et eau, eau et sang.
Le soleil rougissant s'est dilué dedans.
Juste à côté de vous,
pas tout à fait à votre place, il y a une île,
un rocher habité, point de vue sur l'exil.