Le libertinage comme justification ultime de l'intégrisme
par Jean-Pierre Martinez, sémiologue
Doit-on brûler les publicitaires ?
Il y a quelques mois, une affiche publicitaire pour les strings Boléro faisait scandale. On y voyait une jeune femme, de dos, baissant son short pour exhiber son postérieur, tout en
interpellant le passant : "Je suis vierge. Et vous ?". A y regarder de plus près, les moins myopes comprenaient que la ligne de strings Astro déclinait les douze signes du zodiaque. Choquante,
cette pub ? En tout cas, parfaitement classique dans son mode opératoire, et remarquablement efficace quant à son résultat. L'affiche pour Boléro fonctionne en deux temps. Une accroche à la fois
"impactante" et mystérieuse (les fesses en dévoilement et la question en suspens), conduisant inéluctablement le spectateur à satisfaire sa curiosité émoussée en lisant le message en bas de page
("Le premier string avec ton signe astrologique en hologramme").
Cette mécanique publicitaire est plus généralement celle de la séduction en tant que manipulation, consistant à créer le manque pour attiser le désir de consommation. Si l'on ajoute
que dans le jargon franglais des publicitaires, l'accroche-mystère s'appelle un "teaser" (et le message-réponse une "base line"), on aura compris que la publicité utilise les mêmes ficelles que
le strip-tease. Il suffit, pour s'en convaincre, de se rappeler la célèbre campagne de promotion... de la publicité elle-même, dans laquelle une jeune femme dénommée Myriam, après avoir enlevé le
haut, promettait d'ôter bientôt également le bas, mettant ainsi toute la France en haleine. Elle tint parole quelques jours plus tard en utilisant cependant une pirouette, au sens propre,
puisque, s'étant retournée, elle ne nous montrait finalement que... ses fesses. Ce tour de passe-passe résumait parfaitement l'essence même d'une manipulation publicitaire ayant au moins le
mérite de s'afficher franchement, avec humour, comme telle : je vous mène par le bout du nez en vous promettant la lune, mais je ne vous montre finalement que mes fesses...
En 1981, donc, peu de temps après la victoire de François Mitterrand, élu à la suite d'une autre fameuse campagne de publicité (La Force Tranquille), Myriam, aujourd'hui considérée
comme pionnière d'une certaine libération des moeurs, était interdite d'affichage dans de nombreuses villes, dont celle du premier Premier Ministre de la gauche. Quelques années avant Myriam,
pourtant, les premières féministes enlevaient elles aussi le haut lors des meetings d'un certain Jean Royer, maire de Tours, grand protecteur de la pudeur, des femmes et des embryons. Autre
temps, autres moeurs...
La publicité Boléro, pour sa part, constitue un ultime blasphème en associant cet artifice diabolique qu'est le string, d'une part à l'astrologie (c'est-à-dire à une forme de
croyance métaphysique), et d'autre part à la virginité féminine (valeur, comme on le sait, vénérée par la plupart des religions). Si l'on considère que montrer ses fesses (comme tirer la langue)
est pour le moins une insolence, la publicité Boléro est bien, en effet, un pied de nez à la morale et à la religion.
Faut-il légiférer contre le port du string ?
Doit-on pour autant brûler tous les publicitaires, et leurs modèles libertins, comme au Moyen Age on brûlait les sorcières ? Certains militants anti-pub ne semblent pas loin de le
penser, soutenus en cela par une récente initiative gouvernementale visant à mettre à la disposition du grand public un numéro de téléphone pour recueillir les réactions face aux "atteintes à
l'image des femmes dans la publicité". Cet appel à la vigilance morale et à la délation publique fait écho, entre autres, à la récente proposition de loi d'un député UMP visant à créer un nouveau
"délit d'atteinte à la dignité de l'homme et de la femme par l'image publicitaire". Dans l'exposé des motifs, on nous explique que cette proposition de loi est destinée à protéger les français
des messages subliminaux et libidineux auxquels ils sont exposés quotidiennement, malgré eux, par des publicitaires (forcément) déviants. Le premier pas vers l'instauration d'une censure
préalable... ou les prémisses d'un grand retour aux affaires des puritains et de l'inquisition ?
Pour être conséquent, d'ailleurs, si l'on projette de censurer la publicité destinée à promouvoir le string, ne devrait-on pas tout simplement interdire le string lui-même ? A
l'école, en tout cas, où il se donne souvent ostensiblement à deviner au dessus de la ceinture du pantalon d'adolescentes visiblement déjà possédées par le démon de la consommation. En d'autres
termes, faut-il légiférer contre le port du string dans la mesure où il attente, si ce n'est à la laïcité, du moins à la dignité de la femme qui le porte, certes de son plein gré, mais sous
l'irrésistible pression d'une gente masculine fanatisée par les prêches enflammés de publicitaires sataniques ?
Ces nouveaux puritains partisans de telles fatwas parlementaires sont-ils aussi chatouilleux quant aux atteintes à la laïcité ? Quoi qu'il en soit, mettre sur le même plan, en les
opposant, le "problème" du string et celui du voile, fournit un argument de poids à l'intégrisme, qui a beau jeu de dénoncer un paradoxe apparent. Puisque le string (ou encore le piercing mal
placé, et plus généralement l'"érotisation de l'environnement" dénoncée par notre député censeur), bien qu'attentatoire à la dignité de la femme, reste toléré, pourquoi le voile, qui n'aurait
finalement pour but que de préserver la pudeur féminine, devrait-il être interdit ? Mieux encore, si les filles doivent porter le voile, c'est finalement aussi pour se protéger d'agressions
sexuelles rendues plus probables par les appels aux viols des publicitaires. Tant qu'on n'aura pas interdit le string et la publicité dépravée qui va avec, le voile restera donc nécessaire comme
juste contrepartie.
L'esprit libertin deviendrait ainsi le justificatif ultime de l'intégrisme liberticide. On ne pourrait venir à bout du deuxième qu'en remettant en cause le premier, et pour faire
passer la pilule de l'interdiction du voile, il faudrait aussi condamner le string comme signe ostensible d'adhésion à l'esprit de débauche ambiant. La laïcité ne pourrait donc triompher qu'au
prix d'un retour à l'ordre moral. Une certaine gauche, d'ailleurs, n'est pas en reste quant à ces raisonnements par l'absurde dont elle s'est fait une spécialité. A quoi bon lutter contre
l'intégrisme tant qu'on aura pas réglé le problème de l'intégration ? Une justification de l'inaction qui en rappelle d'autres. A quoi bon réprimer la délinquance tant qu'on aura pas assuré
l'égalité des chances ? On sait ce que cette vertueuse rhétorique de l'impuissance à coûter à la gauche et à la France un certain 21 avril...
Le 21ème siècle sera-t-il vraiment religieux ?
Au-delà, donc, du clivage droite-gauche, on assiste aujourd'hui à l'alliance objective d'une partie (majoritaire ?) de la classe politique et de l'électorat autour d'une certaine
idée de l'ordre moral et de la place réservée aux femmes dans cet ordre restauré. Toutefois, même si ces deux oppositions sont étroitement corrélées, il s'agit moins ici d'un antagonisme entre
laïcs et religieux, qu'une confrontation entre d'une part les tenants d'une morale absolue et figée, car inscrite dans une nature des choses dont il faut à tout prix préserver l'intégrité, et
d'autre part les tenants d'une morale relative et évolutive, car inscrite dans une histoire culturelle dont il convient de ne pas empêcher le progrès (tout en se gardant d'éventuelles
dérives).
Très en vogue, la notion de "développement durable" constitue d'ailleurs une tentative de synthèse générale entre un libéralisme total, à la fois matériel et moral, évidemment
autodestructeur, et un conservatisme intégral, combinant malthusianisme économique et néo-puritanisme, pour rassembler finalement les opposants à toute évolution (anti-mondialistes, anti-OGM,
anti-nucléaire, anti-pub... mais pas vraiment anti-cléricaux). Il n'est donc pas surprenant que certains soient tentés par un écologisme de la pensée, qui seul autoriserait un développement
durable des bonnes moeurs.
La notion de laïcité, en revanche, n'apparaît pas aujourd'hui, pour bon nombre d'intellectuels, comme suffisamment moderne pour mériter d'être défendue. Pas assez à la mode. Trop
poussiéreuse. Sentant trop sa Troisième République et son instituteur début de siècle. Il est de bon ton, pour se démarquer de ce qui semble bien malgré tout, en France, être un large consensus
en faveur de l'interdiction du port ostensible de signes religieux à l'école et dans les services publics, de dénoncer une laïcité intégriste, qui ferait fi des libertés individuelles, en
l'occurrence confessionnelles.
Une partie du monde, pas seulement musulman, s'élève contre cette nouvelle révolution française (dont Chirac serait le Robespierre), osant proclamer que la loi de la République doit
primer sur celle de toute autre communauté qui prétendrait s'en affranchir de droit divin et plus généralement par nature. Faut-il vraiment être gêné que le pays inventeur des Droits de l'Homme
réaffirme ses principes en matière de laïcité, au risque d'être désavoué, y compris par les États-Unis ?
Il est vrai que le modèle américain du "melting pot" est très différent du centralisme jacobin à la française. Les États-Unis ne sont pas seulement une fédération d'états mais aussi
de communautés. On n'y recherche pas l'assimilation, mais l'union autour d'un contrat social (le rêve américain), économique (le mythe libéral) et politique (un pouvoir fédéral) réduit au plus
petit commun diviseur. Aucun risque de séparatisme ou d'éclatement dans cette entité agrégative que sont les États-Unis, fondant sa cohésion sur l'exercice d'une puissance dominante et la
reconnaissance constitutionnelle d'un Dieu multiconfessionnel (In God We Trust), sorte de clé universelle des religions, postulant leur nécessité naturelle. Faire allégeance à tous les dieux ou
n'en reconnaître aucun, tel serait donc l'alternative incontournable pour assurer la cohésion nationale. Compte tenu de son histoire et de ses réalités actuelles, la France est en droit de
choisir une voie qui lui soit propre, en réaffirmant le principe de séparation des églises et de l'état.
Touche pas à mon string !
L'histoire a maintes fois montré, hélas, ce que la primauté du sentiment d'appartenance ethnique et/ou religieuse peut engendrer comme déchirements. L'ère des grands affrontements
idéologiques d'ordre philosophico-politique étant révolue, il serait en effet difficile de trouver aujourd'hui un seul conflit dans le monde qui ne soit structuré en profondeur par une
revendication identitaire et communautariste. Même en Iraq, le pouvoir de Saddam reposait sur la domination d'une communauté (et d'une tendance confessionnelle) sur les autres, et la gestion de
l'après-guerre reste organisée autour de ces divisions.
Pour tous ceux, cependant, qui rejettent l'idée d'un monde à tout jamais figé dans la contemplation de ses lois plus ou moins divines mais quoi qu'il en soit éternelles, la
différence entre le string et le voile se doit d'être soulignée. Nul, homme ou femme, n'est contraint de porter un string "par nature". Le string ne catégorise pas définitivement le monde (en
distinguant notamment les hommes des femmes et, parmi ces dernières, celles qui le portent de celles qui devraient le porter), et même si cet accessoire peut, aux yeux de certain(e)s, constituer
une errance (passagère), il n'interdit pas le progrès.
Une société, dit-on, se juge à la place qu'elle accorde aux femmes. Encore faut-il que cette place ne soit pas seulement déterminée par les hommes, mais bien choisie et conquise par
les femmes elles-mêmes. Un autre récent projet de loi, déposé lui aussi par un homme, est très éclairant à cet égard. Il s'agit bien sûr de cette sournoise proposition destinée à lutter contre
l'insécurité routière, mais débouchant par la bande sur l'attribution au foetus d'un statut de personne. Ce projet n'a pu être enterré in extremis que grâce à la vigilance de quelques femmes, de
droite comme de gauche, refusant la protection suspecte de ce parlement presque exclusivement masculin. Ne se voulant ni putes, ni soumises, les femmes sont bien inspirées de se méfier de ces
protections viriles si généreusement offertes. Car il n'existe que deux types d'hommes qui protègent les femmes contre leur gré. Les intégristes de tous poils... et les maquereaux.
Restons donc vigilants face à ces ballons d'essais législatifs qui semblent faire partie d'une vaste offensive plus ou moins concertée en faveur du retour à un ordre moral, au nom
d'une certaine idée de la nature (religieuse) des choses. Et revenons-en pour finir au débat sur la réglementation de la publicité, voire sa censure préalable. Certes, toutes les publicités ne
sont pas du meilleur goût. Mais la publicité n'a pas, hélas, le monopole de la vulgarité. Peut-on vraiment légiférer contre le mauvais goût, qui est généralement "le goût des autres" ? En dehors
des interdits catégoriques touchant au racisme et à la pédophilie, déjà justement et sévèrement sanctionnés par la loi, le remède que constitue la censure, ou plus grave encore l'autocensure,
n'est-il pas pire que le mal ? La démocratie, dit-on, est le plus mauvais des systèmes à l'exception de tous les autres. N'en serait-il pas de même pour la liberté d'expression ?