LE DEGRÉ ZÉRO DE LA COMMUNICATION
par Jean-Pierre Martinez, sémiologue
Roland Barthes, l'un des pères fondateurs de la sémiologie, qui a aussi initié en France les applications de cette discipline dans le domaine de la communication publicitaire, a
écrit en son temps un essai dont le titre est resté gravé dans les mémoires par ses allures de slogan : Le Degré Zéro de l'Écriture. Être un intellectuel de haut vol ou un grand serviteur de
l'état ne dispense pas d'avoir le sens de la formule qui fait vendre. On s'appuiera ici de façon très libre sur les idées brassées dans cet ouvrage pour mettre en perspective le récent épilogue
de la dernière saga médiatico-politique en date, que l'on aurait pu intituler "Le Degré Zéro de la Communication".
Le degré zéro de l'écriture, pour simplifier, c'est le mythe d'un langage transparent dans lequel, entre le signifiant et le signifié, il n'y aurait pas l'épaisseur d'une
connotation. Un langage objectif, donc, derrière lequel le sujet parviendrait à s'effacer complètement. Cette idée d'une objectivité absolue, purement abstraite et théorique, est d'un grand
intérêt pour mieux appréhender, par différence, la personnalité que tout un chacun donne à voir et à entendre en s'exprimant de multiples façons, et pas seulement verbales (une façon de parler
mais aussi de bouger ou de s'habiller, par exemple). Cependant, nul n'a jamais postulé que la transparence était un idéal en soi, et notamment une garantie de popularité pour nos hommes
politiques, en France en tout cas.
En effet, ce qui se niche, pour Barthes, dans la distance existant entre le discours bien réel d'un sujet spécifique, et ce que serait le degré zéro d'un langage objectif, c'est le
style, comme expression d'une personnalité. Le style, c'est l'homme, disait Buffon. Et dire de quelqu'un qu'il est transparent n'est pas toujours un compliment. Il faut croire que dans le
feuilleton médiatico-politique auquel on faisait allusion tout à l'heure, l'homme, en manquant de style, a paru manquer singulièrement de personnalité. Bizarrement, on pourrait donc dire que
notre Ministre a péché par excès de transparence... et manque d'épaisseur.
Car bien d'autres avant lui, de gauche comme de droite, ont menti beaucoup plus. Mais aussi beaucoup mieux, oserait-on dire. Et avec plus de panache. Le mensonge n'est pas un péché
en soi. Le Vatican lui-même ne nous annonce-t-il pas tous les jours que le pape n'a jamais été en aussi bonne forme ? Dans un autre registre, on se souvient encore de ce fabuleux Ministre de la
Communication irakien annonçant à la télévision la déroute des américains, alors que leurs chars manoeuvraient déjà en arrière-plan. On ne pouvait finalement qu'admirer le panache de ce Matamore,
conjurant la réalité par une foi à déplacer des armées.
Mais si l'on peut pardonner aux politiciens leurs petits ou gros mensonges, le manque de style, en France, est une faute impardonnable. Mentir par omission, pour protéger une
princesse adultérine (également logée à l'époque, dit-on, aux frais de la République), peut faire d'un homme d'état un personnage de roman. Un personnage qui, en l'occurrence, s'était déjà
dessiné lui-même tout au long de son histoire par ses nombreuses "zones d'ombre".
Notre transparent Ministre, hélas pour lui, avant l'affaire qui vient de lui coûter son poste, était vierge de toute image, positive ou négative. Il correspondait parfaitement à ce
que Lévi-Strauss a appelé un "signifiant flottant", c'est-à-dire une coquille provisoirement vide de toute charge sémantique, et donc disponible pour accueillir un trop plein de sens qui, tel un
bernard-l'ermite, n'aurait lui-même pas encore réussi à trouver où se loger. Les coquilles, en effet, ont horreur du vide. Sans image, notre Ministre s'exposait inévitablement à cristalliser sur
son nom, au moindre faux pas, toutes les frustrations qui n'avaient pas encore trouvé leur tête de turc. Lorsque ce fut fait, on entrait inéluctablement dans le processus sacrificiel du bouc
émissaire.
D'abord trop transparent, puis soudain submergé par un flot d'images exclusivement négatives ne laissant place à aucune autre, cet infortuné mal-communiquant aura bien du mal à se
refaire une virginité, même par un retour à un anonymat devenu impossible. Quand d'autres vieux routards de la politique ont survécu à des scandales beaucoup plus graves, selon le célèbre
principe qu'un clou chasse l'autre, notre Ministre pourrait bien garder à vie cette simple épine dans le pied.
En France, paraît-il, on aime à se choisir des dirigeants patinés voire un peu cabossés par l'histoire, la vie, les blessures, et même par quelques turpitudes les rendant plus
humains, donc plus proches de leur électorat. Il y a de grands mensonges et des opacités complexes qui fascinent. Le Promeneur du Champs de Mars en est une bonne illustration. Il y a aussi de
trop petites vérités que la simple transparence ne saurait faire pardonner.